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L’Ethique Phénoménologique D’Edmund Husserl À Max Scheler

De l’éthique comme “logique des valeurs” à une éthique personnaliste
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Part of the Analecta Husserliana book series (ANHU, volume 79)

Résumé

Deux penseurs, Edmund Husserl comme Max Scnder, pratiquement au même moment, dans les années précédant la première guerre mondiale, face à la montée d›un scepticisme éthique triomphant dans un monde en proie au «désordre du cœur», ont éprouvé le besoin impérieux de réfléchir sur la nécessité d›une radicale refondation d›une éthique philosophique. Au point de départ, l›un comme l›autre placent leur démarche sous l›égide de la Philosophie pratique de Kant tout en élaborant leurs propres idées directrices fondamentales à partir d›une critique vigoureuse de l› éthique kantienne, l›un en s›interrogeant sur la légitimité de son principe fondateur, l›impératif catégorique dont il se demande s›il méritait réellement d›être tenu en si haute estime que l›a cru la tradition, l›autre en dénonçant leformalisme rationaliste abstrait qui l›imprègne de part en part, l›un et l›autre opposant à l›éthique formelle a priori de Kant une éthique matériale des valeurs. Husserl cherche à la concilier avec une éthique et une axiologie formelles tandis que Scheler lui oppose une éthique matériale des valeurs a priori fondée dans la perspective d›un nouveau personnalisme.

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Notes

  1. x.
    Vorlesungen über Grundfragen der Ethik und Wertlehre 1914, in Husserliana, tome XXVII, éd. U. MELLE (La Haye, Boston: Kluwer Academic Publishers, 1988), p. 29.Google Scholar
  2. xx.
    Der Formalismus in der Ethik und die materialle Wertethik. Neuer Versuch der Grundlegung eines ethischen Personalismus, 7ème éd. (Bouvier Verlag, Bonn: Manfred Frings, 2000), Préface de la 2émè éd., 1921, p. 14.Google Scholar
  3. 1.
    E. Husserl, Vorlesungen, loc. cit., lère Section: “Der Parallelismus zwischen Logik und Ethik”.Google Scholar
  4. 2.
    Dans cet ouvrage, aux §§ 117, 133–4, et 146–7, Husserl ne se borne pas à constater l’existence d’un parallélisme ou d’analogies entre ces disciplines formelles, dès le § 27, il esquisse une description concrète du monde comme un monde de valeurs, et pas seulement monde de “pures choses” (blosse Sachen). Ailleurs, au § 95, il précise la notion de “valeur” (Wert) et le sens de l’acte d’évaluer (Werten) en proposant des distinctions terminologiques subtiles telles que entre “Wertheit”, “Wertlage”, “Wertverhalt”, “Werterlebnis”, etc. etc., valant pour toute la sphère axiologique (Vorlesungen, Husserliana, tome XXVII, éd. U. MELLE (La Haye, Boston: Kluwer Academic Publishers, 1988) op. cit., p. 198 sq.).Google Scholar
  5. 3.
    Vorlesungen, § 2, “Der Gegensatz zwischen ethischem Empirismus und Apriorismus”, loc. cit., pp. 10–14.Google Scholar
  6. 4.
    Vorlesungen, Husserliana, tome XXVII, éd. U. MELLE (La Haye, Boston: Kluwer Academic Publishers, 1988) loc. cit., pp. 11–12.Google Scholar
  7. 5.
    Vorlesungen, Husserliana, tome XXVII, éd. U. MELLE (La Haye, Boston: Kluwer Academic Publishers, 1988) loc. cit., pp. 12–13.Google Scholar
  8. 6.
    Vorlesungen, Husserliana, tome XXVII, éd. U. MELLE (La Haye, Boston: Kluwer Academic Publishers, 1988) ibid. Google Scholar
  9. 7.
    Husserl fait ici directement allusion à la doctrine évolutionniste selon Ch. Darwin et H. Spencer. Tout comme M. Scheler (op. cit., p. 283), il en rejette catégoriquement les conclusions insoutenables au regard de l’ éthique.Google Scholar
  10. 8.
    Vorlesungen, Husserliana, tome XXVII, éd. U. MELLE (La Haye, Boston: Kluwer Academic Publishers, 1988) loc. cit., p. 14. On peut se demander si Husserl songe ici à Nietzsche et sa conception de “l’inversion (Umwertung) des valeurs” traditionnelles, notamment Celles héritées du Christianisme. Dans le même contexte, au § 3 où il évoque “les conséquences anti-éthiques de l’ empirisme éthique”, il condamne fermement la “Begriffsmythologie”, à laquelle sacrifieraient ceux qui hypostasient ou absolutisent des idées biologiquement utiles à la survie de l’espèce humaine; pour sa part, il ne voit dans ces idées que de “pures fictions”. Tout en feignant de prendre en compte les arguments de l’ empirisme d’ obédience biologique, il en dénonce les conséquences anti-éthiques et les effets néfastes pour la praxis éthique. ibid., pp. 14–19. Chez M. Scheler, on rencontre la même critique de l’empirisme éthique (op. cit., pp. 280 sq. et 293–4).Google Scholar
  11. 9.
    E. Husserl, Vorlesungen, Husserliana, tome XXVII, éd. U. MELLE (La Haye, Boston: Kluwer Academic Publishers, 1988) loc. cit., pp. 17–18, et tout le § 4 qui est consacré à “la refutation du scepticisme et du psychologisme”. Husserl observe que les arguments du scepticisme éthique rejoignent au fond ceux-là mêmes qu’avait avancés l’ empirisme logique.Google Scholar
  12. 10.
    Vorlesungen, Husserliana, tome XXVII, éd. U. MELLE (La Haye, Boston: Kluwer Academic Publishers, 1988) loc. cit., § 4, pp. 20–26. Dans sa vigoureuse réfutation du scepticisme éthique, Husserl fait directement référence à l’ argumentation qu’il avait développée dans les Prolégomènes à la logique pure (§ 34): il rappelle à nouveau la forme la plus ancienne du scepticisme grec, celui des Sophistes Protagoras et Gorgias dont Platon, dans ses célèbres dialogues, avait proposée une réfutation somme toute définitive.Google Scholar
  13. 11.
    Vorlesungen, Husserliana, tome XXVII, éd. U. MELLE (La Haye, Boston: Kluwer Academic Publishers, 1988) loc. cit., § 5, pp. 36–51. En fait, l’analogie entre praxéologie formelle et logique formelle repose sur l’analogie entre les principes logiques formeis et les principes éthico-pratiques formels, les deux étant en dernière analyse des propositions normatives. ibid., pp. 40–42.Google Scholar
  14. 12.
    Pour Husserl, l’impératif catégorique selon Kant représente le modèle du “principe éthique purement formel”, constat qui ne l’empêche pas de laisser percer, d’entrée de jeu, ses doutes quant à sa validité comme “unique principe éthique”, et aussi quant à l’ ambition de Kant d’avoir établi par là le critère unique non seulement nécessaire mais encore suffisant de toute “moralité” (Sittlichkeit). On sait que, dans l’ esprit de Kant, c’est exclusivement et uniquement le principe d’universalité (dont precède l’obligation inscrite dans l’impératif catégorique) qui détermine la valeur éthique du vouloir particulier. Husserl doute que la fondation purement formaliste de l’ éthique kantienne, excluant toute référence à quelque élément “matériel” que ce soit, puisse être retenue comme une fondation suffisante voire comme l’unique fondation possible (ibid., p. 44). Les deux textes de Kant auxquels Husserl se réfère sont les Fondements de la métaphysique des moeurs 1785 (en particulier la Iième section) et la Critique de la raison pratique 1788 (Ière partie, ch. III intitulé) “Des mobiles de la raison pure pratique”.Google Scholar
  15. 13.
    Comment ne pas admettre que toute forme de rationalité n’est qu’une forme d’application d’une unique raison, la raison logique, et que par suite la raison pratique et la raison axiologique (wertende) ne sont rien d’autre que des manières différentes de viser des domaines d’application particuliers de la raison logique (loc. cit., p. 57)? Husserl est convaincu que “nul ne saurait nier l’universelle domination (Allherrschaft) de la raison logique”, il ne partage pas pour autant l’in-terprétation de ceux qui qui voient dans la raison logique elle-même “une sorte de raison évaluante au sens strict du terme” à l’instar de ceux qui, de nos jours, tendent à confondre raison judicative et raison axiologique et à considérer le juger comme une espèce d’évaluation (Werfens) au sens d’un acte affectif (Gemütsakt). loc. cit., pp. 57–8 et 62.Google Scholar
  16. 14.
    C’est au § 8 qui est une récapitulation des paragraphes précédents que Husserl revient à nouveau à sa critique de l’éthique kantienne en reconnaissant toutefois à Kant le mérite d’avoir donné des “impulsions significatives” à la fondation d’une éthique formelle a priori; il lui reproche en même temps d’avoir sacrifié toute éthique matérielle et d’avoir fondé l’éthique formelle sur le seul principe formel de l’impératif catégorique lequel était pourtant censé être apte à prescrire pour chaque cas concret particulier de l’agir déterminé par sa matière ce qui était le bien et le devoir moral (das pflichtmässig Gute), ce qu’exigeait l’éthique (das ethisch Geforderte) alors qu’il avait exclu pourtant “de l’acte de vouloir et d’évaluer toute matière”. ibid., p. 65 sq. Dans ce même paragraphe, Husserl revient aussi au problème du parallélisme entre raison théorique et raison pratique, que Kant n’aurait pas su pleinement prendre en compte alors que lui-même propose d’étendre ce parallélisme au rapport d’analogie entre raison logico-judicative et raison axiologique évaluante tout en conférant à la raison logique une incontestable prééminence. Même s’il admet que “l’universel empire” de cette dernière pose un problème, face à “la raison purement axiologique (bloss wertenden) qui ne perçoit rien, ne comprend ni n’explique rien”, il en appelle à la raison logique, seule à même d’éclairer et de rendre intel-ligibles les données de la raison axiologique. A l’ évidence, contrairement à Max Scheler, Husserl semble méconnaître le pouvoir de révélation des actes affectifs et volitifs et demeurer ainsi tributaire de la doctrine rationaliste à laquelle avait cédé aussi Kant lorsqu’il reconnaissait une indéniable primauté à la raison logico-judicative. Cependant Husserl juge que seuls les actes de la sphère logique et doxique sont en mesure de conférer une validité objective aux actes en général et à ce qu’ils visent, tout en concédant que “les actes logiques ne font rien d’autre que rendre visible ce qui est déjà là”. loc.cit., p. 69.Google Scholar
  17. 15.
    Il s’agit de la seconde partie des Vorlesungen, qui est spécifiquement consacrée à “l’axiologie formelle” (§§ 9 à 12). En fait, l’auteur l’avait déjà indirectement abordée à travers la question canonique pour toutes les doctrines éthiques concernant le rapport de la fin et des moyens, de même que dans son analyse des “rapports de motivation entre les sphères logique et axiologique” ou lorsqu’il évoque le Statut des “lois logiques formelles”, le rôle du principe de contradiction dans la sphère axiologique (§ 11).Google Scholar
  18. 16.
    ibid., pp. 71–73.Google Scholar
  19. 17.
    ibid., p. 72. “Partout, note Husserl, raison logique et raison axiologique sont entrelacées entre elles … du fait que chaque acte d’évaluation a pour fondement des actes d’intellection, des actes ‘objectivants’ dans lesquels sont représentées des objectités valorisées”.Google Scholar
  20. 18.
    ibid., § 11 b). Husserl estime que, dans la sphère axiologique comme dans la sphère logique, il faut défendre avec la dernière énergie le point de vue de l’objectivisme et done de l’idéalisme contre le scepticisme tantôt relativiste et tantôt psychologiste, tantôt anthropologiste et tantôt biologiste. ibid., p. 89.Google Scholar
  21. 19.
    loc. cit., § 12: “les lois de la comparaison axiologique”. Rappelant que c’est l’ouvrage de Franz Brentano Vom Ursprung der sittlichen Erkenntnis (1889) qui est à l’origine de ses propres recherches en vue d’édifier une axiologique et une éthique formelles, Husserl observe qu’il s’agit dans ce paragraphe d’une tentative d’établir les lois formelles de l’ordre hiérarchique (Rangordnung) des valeurs (ibid., pp. 91–93). Mais, contrairement à Brentano qui s’en tient à une explication purement psychologique, il propose de distinguer dans l’examen des actes de préférence (Bevorzugung) et des actes négatifs de relégation (Hintansetzung) un point de vue noétique et un point de vue ontique (ou noématique): à titre d’exemple du premier il note la formule “il est raisonnable de préférer quelque chose qu’on tient pour bien”, et à titre d’exemple du second point de vue l’ expression “il y a des choses qui ont valeur en soi” dans le cadre de leur catégorie, qui sont donc “plus précieuses” (wertvoller) que Celles qui n’ont valeur qu’eu égard à d’autres choses (par ex. comme moyens en vue d’une fin), ou de Celles qui sont des “non-valeurs” (Unwerte), ibid., pp. 92–3 et 99–100.Google Scholar
  22. 20.
    Cf. § 18 a) et b) de la quatrième section intitulée “Formale Praktik”, pp. 126–129. Lors même qu’il juge que l’impératif catégorique constitue “le problème le plus central de l’éthique” (p. 137), Husserl critiquera dans ce contexte la thèse kantienne selon laquelle “la volonté de bien” considérée en elle-même est “bonne en soi” et a seule valeur morale, indépendamment des circonstances dans lesquelles elle s’exerce et nonobstant les conséquences qu’elle entraîne dans l’aecomplissement de l’acte (p. 131).Google Scholar
  23. 21.
    Husserl tient à rappeler l’adage bien connu que dans la sphère du pratique, “le mieux est l’ ennemi du bien” et que dès lors “placer au second rang le choix de ce qui est le mieux (das Beste) est un comportement éthique absolument incorrect et que, par conséquent, ‘choisir le mieux possible est une règle éthique absolue’. loc. cit., pp. 136 et 140. Seulement, la question est de savoir comment, dans telle circonstance particulière, déterminer ‘le mieux possible’?Google Scholar
  24. 22.
    Au fond, il s’agit de substituer au sujet rationnel idéal conçu par Kant “la fiction” du “spectateur impartial” qui est en l’occurrence un sujet jugeant, évaluant rationnellement la situation, un sujet à la place duquel nous nous mettons nous-mêmes lorsque nous jugeons notre façon d’agir ou celle de nos semblables. Pour Husserl, la “loi du meilleur” est une loi idéale qui veut que si un sujet agit avec justesse, et conformément à cette loi, “tout autre sujet devrait agir de même, à condition que son domaine pratique soit le même”, et qu’il puisse se mettre à la place d’autrui. loc. cit., § 19, pp. 139 sq.Google Scholar
  25. 23.
    Seulement, dès lors que chacun est différent des autres, et que chaque situation a sa par-ticularité matérielle, le sujet raisonnable que je suis censé être en agissant conformément à la loi morale, je ne le peux sans prendre en considération non seulement le principe d’universalité formelle, mais aussi la matière ou l’objet de l’acte que je me propose d’accomplir ainsi que les circonstances dans lesquelles je suis amené à agir, mais en outre en tenant compte de mes propres possibilités pratiques, par exemple corporelles ou mentales. ibid., pp. 138–140.Google Scholar
  26. 24.
    “L’axiologie et la praxéologie formelles forment une première étape dans l’ordre des disciplines éthiques, manifestement la première en soi. A ces disciplines aprioriques correspondent, corrélativement, les disciplines noético-noématiques comme à la logique formelle correspond la logique des propositions, des possibilités, des probabilitées, etc., une théorie des actes rationnels correspondants … Il en va de même de l’éthique. On y passe également de la considération objective ou noématique à la considéeration des actes et de leur régulation, et de là on est conduit, à travers une recherche systématique complète, à une phénoménologie pure de la raison axiologique et volitive (wollenden), partie intégrante de la phénoménologie générale de la conscience en tant que telle”. loc. cit., § 19, p. 141.Google Scholar
  27. 25.
    loc. cit., § 21, pp. 140–153, surtout pp. 151 et 153.Google Scholar
  28. 26.
    Der Formalismus in der Ethik und die materiale Wertethik, dont la première partie parut en 1913 au tome I du Jahrbuch für Philosophie und phänomenologische Forschung, édité par Husserl, et la seconde partie en 1916 au tome II du même Jahrbuch. Dans la Préface de la premiére édition (loa cit., p. 9–11), l’auteur précise que l’objectif principal de ses recherches présentées dans cet ouvrage était bien un effort pour fonder scientifiquement (Grundlegung) l’éthique philosophique, et non son élaboration complète. Il rend hommage en même temps au fondateur de la phénoménoloie en soulignant ce qu’il doit aux travaux importants de ce dernier. Dans la Préface de la deuxième édition (1921), Scheler tient à rappeler l’esprit qui préside à sa recherche éthique: elle se détermine selon lui par un “strict absolutisme et objeetivisme” opposés à tout relativisme et subjectivisme éthiques à la mode, mais elle se définit aussi comme un “intu-itionnisme émotionnel” et un “apriorisme matérial”. Enfin il précise encore que c’est bien le point de vue proprement “personnaliste” qui gouverne son éthique, comme l’atteste du reste depuis la première édition le sous-titre de l’ouvrage: “Nouvel essai pour fonder un per-sonnalisme éthique”. op. cit., p. 14. Sur le “Wertfühlen”, op. cit., p. 87 et pp. 263 sq., où Scheler précise sa description du sentir axiologique.Google Scholar
  29. 27.
    On sait que Scheler s’oppose à l’intellectualisme husserlien et on connaît l’insistance qu’il met à soutenir l’indépendance de l’éthique et de la sphère affective à l’égard de la logique et de ses principes, ainsi que sur la dimension émotionneile de l’esprit qui a sa logique propre, la “logique du cœur” chère à Pascal (op. cit., pp. 11 et 82–3, de même pp. 260–263). On notera en outre que Scheler attire l’attention sur le fait que la “phénoménologie des valeurs” et la “phénoménologie de la vie” émotionneile doivent être considérées comme relevant d’un domaine de recherches totalement autonome, indépendant de la logique ibid., pp. 83 et 87.Google Scholar
  30. 28.
    op. cit., ch. II, pp. 65 ssq. Scheler évoque expressément la “Wesenschau” husserlienne, et l’intuition ou expérience phénoménologique. ibid., p. 68.Google Scholar
  31. 29.
    op. cit., pp. 30–31. Il pourrait paraître opportun de citer ici les huit “présuppositions” de l’éthique kantienne à partir desquelles Scheler non seulement élabore sa critique du formalisme kantien, mais aussi les principales thèses de sa propre “éthique matériale des valeurs”. Ces toutes premières pages de la “Remarque introductive” montrent à quel point Scheler réfléchit à l’ombre du grand philosophe dont il reconnaît lui aussi l’immense mérite sans s’interdire pour autant de soumettre son formalisme à une critique des plus radicales. Il prend pour cible essentielle les huit thèses de Kant qui sont à la base de sa doctrine et auxquelles il opposera, progressivement et tour à tour, sa propre interprétation des principes fondateurs de l’éthique. Ainsi selon lui une éthique matériale n’est pas nécessairement une “éthique des biens et des fins”, elle n’a pas qu’une simple validité empirique a posteriori, et n’est pas davantage une “éthique de la conséquence” (Erfolgsethik), ou un pur hédonisme ayant pour seule référence des états de plaisir sensible. Il est aussi inexact qu’une éthique matériale ne puisse être fondée sur l’autonomic de la personne humaine ni qu’elle repose sur la pure “légalité” (Gesetzmässigkeit) de l’agir et du vouloir. Enfin, elle ne fonde nullement le sujet moral et ses jugements de valeur éthiques sur l’égoïsme inné à la nature humaine et elle préserve parfaitement la dignité de la personne humaineGoogle Scholar
  32. 30.
    op.cit., pp. 32 sq. Si Scheler est d’accord avec Kant pour estimer qu’ “aucune axiologie (Wertlehre) philosophique (ni esthétique ni éthique) ne doit présumer des biens et encore moins des choses” ni des fins (Zwecke) ou des buts (Ziele) du vouloir, et qu’il approuve sa réfutation de toute éthique des biens et des fins, dès lors que la valeur morale ne saurait dépendre des “supports” de valeurs, il est en désaccord avec Kant quand celui-ci prétend que les valeurs éthiques du Bien et du Mal sont totalement indépendantes de leur réalisation matériale, et qu’il leur substitue le concept formel de “conforme à la loi” (gesetzmässig) ou de “contraire à la loi” (gesetzwidrig), ibid., pp. 45 sq. et 88 sq. Contrairement à Kant qui place la valeur morale du Bien dans la seule volonté, Scheler la définit comme “la valeur qui dans la sphère du vouloir se rattache à la réalisation d’une valeur positive ou d’une valeur supérieure” tandis que le Mal est “la valeur qui dans la sphère du vouloir se rattache à la réalisation d’une valeur négative ou d’une valeur inférieure”. ibid., p. 48. Sur l’erreur fondamentale de toute “éthique impérative”, comme celle de Kant, qui fait reposer la valeur morale sur l’idée de “devoir” (Pflicht) et la voit dans la seule obéissance au commandement de la loi et n’a dès lors qu’un caractère purement négatif et répressif, si bien qu’elle méconnaît selon Scheler la seule référence de toute valeur éthique, à savoir la valeur de la personne qui ne saurait se réduire au “sujet rationnel (Vernunftperson) X” que Kant met au centre de son éthique formaliste, cf. op. cit., pp. 190 sq., 216 sq., 233 sq. et 278–9.Google Scholar
  33. 31.
    ibid., pp. 86–7. Scheler ne cesse de souligner l’apriorisme de son éthique selon lequel l’ a priori axiologique (Wertapriori) et éthique n’est pas le “produit” d’une raison pratique, mais repose sur une “intuition axiologique” (Wertschauung) ancrée dans l’acte de sentir, dans l’acte de préférer (Vorziehen) ou de reléguer (Nachsetzen), bref dans l’amour ou dans la haine, dans lesquels la valeur vient à être donnée en elle-même (zur Selbstgegebenheit).Google Scholar
  34. 32.
    op. cit., pp. 40–41.Google Scholar
  35. 33.
    Sur l’indépendance des valeurs à l’égard de leur “porteur” ou support, cf. op. cit., p. 176, et sur l’ appréhension intuitive des valeurs, ibid., pp. 65 sq., surtout pp. 70 et 86–87.Google Scholar
  36. 34.
    ibid., pp. 43–45.Google Scholar
  37. 35.
    ibid., pp. 258 et 270 sq.Google Scholar
  38. 36.
    ibid., pp. 104–105.Google Scholar
  39. 37.
    L’ordre des valeurs est fondé dans l’essence même des valeurs, mais il y a deux ordres à prendre en considération, l’un “formel” est fonction de la hauteur de la valeur par référence à des “porteurs” essentiels, l’autre purement “matérial”. A propos de la subtile classification sché-lerienne des valeurs et la “supériorité” des valeurs personnelles (Personwerte) sur toute espèce de valeurs de chose (Sachwerte), cf. op. cit., pp. 117 sq. Quant aux “modalités axiologiques” qu’il évoque, ibid., pp. 122 sq.Google Scholar
  40. 38.
    ibid., pp. 105 sq.Google Scholar
  41. 39.
    Sur la distinction entre “Gesinnungsethik” (éthique de l’intention) et “Erfolgsethik” (éthique de la conséquence), on se reportera au ch. intitulé “Materiale Ethik und Erfolgsethik” sur lequel se termine la première partie de l’ouvrage. op.cit., pp. 127–137.Google Scholar
  42. 40.
    Pour “l’ éthique du devoir” (Sollensethik) et son caractère négatif et restrictif, qui constitue selon Scheler l’erreur fondamentale de Kant en ce qu’elle méconnaît la valeur et la dignité de la personne, cf. op. cit., pp. 193–4, 198 et 219 ainsi que pp. 234–5.Google Scholar
  43. 41.
    Sur la “relativité” historique de l’ éthique, ibid., pp. 303–309.Google Scholar
  44. 42.
    Sur les “personnes-modèles”, ibid., pp. 496 sq. et 570 sq.Google Scholar
  45. 43.
    Sur le “personnalisme” et l’ idée de “communauté d’amour” chez les dernier Husserl, on peut se reporter à un certain nombre de conférences et d’essais rassemblés depuis dans E. Husserl, Aufsätze und Vorträge (1922–1937), éd. Th. Nenon et H. R. Sepp, in Husserliana, tome XXVIII (Dordrecht: Kluwer Academic Publishers, 1989), et aussi à l’article de U. Melle, “The Development of Husserl’s Ethics”, in Etudes phénoménologiques, n°s 13–14 (Bruxelles: Ed. Ousia, 1991), pp. 115–135.Google Scholar

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© Springer Science+Business Media Dordrecht 2004

Authors and Affiliations

  1. 1.Université de PARIS 8France

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