L’article fascinant de Paul Kershaw (Kershaw 2020) porte sur la distribution des dépenses publiques entre les tranches d’âge et sur l’évolution inégale de cette distribution au fil du temps. En comparant les personnes de 65 ans et plus à celles de 45 ans et moins, il établit une comparaison longitudinale des dépenses consacrées aux soins de santé et à divers avantages sociaux. Il existe un grand déséquilibre dans les dépenses sociales et de santé pour le groupe le plus âgé et le groupe le plus jeune, principalement en raison de l’augmentation des dépenses de santé pour le premier groupe.
L’augmentation des dépenses de santé n’est pas une surprise pour les observateurs, car le Canada compte plus d’aînés aujourd’hui qu’en 1976 (première année de l’analyse de Kershaw). En réaction, les responsables des politiques ont pris des mesures prudentes sur le plan financier, comme de changer le mode de financement par répartition du Régime de pensions du Canada pour un régime entièrement capitalisé. Les soins de santé, par contre, sont encore financés par les recettes générales, ce qui signifie deux choses : d’abord, que la hausse des dépenses de santé évince d’autres utilisations des fonds; et ensuite, que le groupe le plus âgé consomme une plus grande part des ressources totales au fil du temps sous forme de dépenses de santé. C’est là où le bât blesse. Curieusement, le financement accru du système de soins de santé en faveur du groupe le plus âgé nuit à la santé des populations, car il évince les dépenses pour les services de garde, le soutien du revenu familial ou les congés parentaux, qui ont toutes pourtant le potentiel d’influer sur les résultats de santé.
Le discours canadien sur les dépenses de soins de santé repose sur la notion que les résultats de santé sont principalement attribuables aux soins médicaux. Nous le voyons en période électorale et dans les discussions budgétaires, où les décisions sur les sommes à dépenser pour tel ou tel aspect du système de soins de santé sont couplées aux inquiétudes sur le sort des personnes qui dépendent dudit système. La littérature scientifique le montre : beaucoup d’autres portefeuilles de dépenses publiques que celui des soins de santé peuvent influer sur les résultats de santé, et Kershaw fait valoir qu’une optique de « santé dans toutes les politiques » nous permettrait de reconnaître explicitement que les mesures axées sur des dépenses non sanitaires peuvent aussi avoir des conséquences pour la santé.
Il est important d’évaluer les politiques en les arrimant à une optique de « santé dans toutes les politiques », car cela permet de repérer les gains découlant des dépenses non sanitaires. Le phénomène qui consiste à attribuer principalement les gains de santé des populations aux dépenses de soins de santé est si courant qu’il a un nom : le problème des « mauvaises poches ». Les avantages pour la santé des populations découlent de nombreuses interventions qui sont traitées à tort comme des sorties de trésorerie ou comme les cibles possibles de mesures de réduction de coûts que nous jugeons être sans conséquence. Des interventions comme les logements subventionnés, les paiements d’aide sociale ou les prestations pour enfants impliquent toutes des dépenses non sanitaires, mais qui comportent des avantages considérables sur le plan de la santé. En adoptant explicitement une optique de « santé dans toutes les politiques », nous réduisons le risque d’accentuer le problème des mauvaises poches en négligeant les avantages de ces interventions dans notre analyse de leur valeur.
Bien entendu, les dépenses sociales pour nos aînés ne sont pas une mauvaise chose. Le Canada lutte efficacement contre la pauvreté chez les personnes âgées; il est même parfois considéré comme un chef de file mondial en matière de réduction de la prévalence de la pauvreté chez les aînés. Les avancées médicales au pays continuent d’améliorer la qualité et la durée de la vie des personnes qui en sont les bénéficiaires. Les gens ont tendance à utiliser plus de services de santé au cours de leurs dernières années de vie qu’à tout autre moment, ce qui rend les soins médicaux aux personnes âgées plus chers en moyenne. L’analyse succincte de Kershaw nous force à tenir compte des sacrifices que nous avons faits pour nous payer ces améliorations. L’enrichissement considérable des dépenses pour la santé et des rentes aux aînés en vaut-il la peine lorsqu’on le compare aux augmentations dérisoires destinées aux moins de 45 ans? La réponse à cette question nécessite un jugement de valeur quant à l’importance relative de cibler les aînés plutôt que les enfants, par exemple.
Avec l’obsession canadienne pour les interventions ciblées, certains groupes sont laissés pour compte. Ces groupes, autrement dit, sont les « non ciblés ». L’Allocation canadienne pour enfants, une dépense non sanitaire qui ne cible pas les aînés, est donnée en exemple d’une intervention efficace de lutte contre la pauvreté axée sur les familles avec enfants. Elle est certainement souhaitable pour faire pencher la balance des dépenses en faveur de la tranche d’âge la plus jeune et pour accroître le soutien social, mais elle ne fait rien pour les personnes sans enfants. L’un des groupes qui est rarement bénéficiaire d’interventions ciblées au Canada, par exemple, est celui des personnes à risque de sans-abrisme, qui sont en très grande majorité des hommes célibataires d’âge moyen. Lorsqu’une personne se retrouve dans la rue, elle devient admissible à une foule de programmes sociaux, mais le sans-abrisme est un résultat à éviter! De même, nombreuses sont les personnes de 64 ans à faible revenu que nous insistons pour faire attendre jusqu’à 65 ans avant de leur donner droit aux prestations de Sécurité de la vieillesse, plus généreuses que la plupart des paiements d’aide sociale provinciaux. Les couples à faible revenu sans enfants sont négligés eux aussi.
Les interventions ciblées ont leur intérêt, car elles semblent orienter efficacement les ressources vers les personnes que nous jugeons méritoires. Les interventions universelles ont beau être prometteuses pour améliorer plus équitablement la santé des populations, elles sont potentiellement moins faisables sur le plan politique. Le paradoxe de la prévention de Geoffrey Rose (Rose 2008) est l’idée selon laquelle les petits changements du niveau de risque d’un grand groupe de personnes peuvent entraîner des améliorations considérables de la santé des populations, mais les gens considèrent (à raison) que ces petits changements de leur propre niveau de risque sont négligeables, voire non pertinents. Des interventions ciblées et universelles peuvent coexister pour aborder des problèmes distincts, ce qui se fait déjà dans le contexte canadien, mais l’action politique trouve plus d’écho lorsqu’elle cible un groupe jugé mériter cette action. Il semble donc logique de dépenser directement pour les aînés ou les enfants si ce sont ces groupes-là qui méritent selon nous de vivre dans de meilleures circonstances. Il est peu probable que la décision de dépenser nos dollars marginaux pour les enfants ou pour les aînés fasse nécessairement des gagnants et des perdants; les politiques universelles qui abordent les problèmes d’équité pourraient donc être la pièce manquante de la conversation. L’article de Kershaw nous incite à évaluer les ensembles de mesures qui touchent des pans entiers de la société et à déterminer l’efficacité conjointe de ces mesures pour produire des résultats qui ont de la valeur à nos yeux, comme la santé.
Face à ce précédent de financement inéquitable, que peut faire une ou un responsable des politiques? Kershaw propose de réorienter les décisions de financement selon une optique de « santé dans toutes les politiques » en faveur des Canadiens les plus jeunes et donne des exemples précis afférents à l’assurance-médicaments nationale et à la rémunération des médecins; le paiement par anticipation de la première et le contrôle de la seconde contribueraient selon lui au maintien d’un ratio élevé de dépenses sociales par rapport aux dépenses de santé. Les libéraux de Justin Trudeau ont fait campagne dernièrement en faveur d’un financement plus généreux des services de garde en dehors des heures de cours et d’une hausse de l’Allocation canadienne pour enfants, deux interventions ciblées pour aider les familles avec enfants. Nous devons nous montrer souples dans notre façon de déterminer qui mérite de bénéficier des dépenses sociales, ou autrement dit qui a droit à la santé. Nous devons faire preuve d’imagination dans notre façon de concevoir la prestation des services de santé. La refonte du système de soins de santé peut-elle améliorer le classement international du Canada en matière d’efficacité des soins de santé? Est-il suffisant de proposer plus d’interventions du même acabit, ou est-il temps d’envisager des changements plus radicaux à la prestation des programmes sociaux et de santé? Le système fiscal est-il le moyen indiqué pour procurer ce genre d’avantages aux familles, sachant que les familles à faible revenu sont les moins susceptibles de produire des déclarations de revenus? Kershaw nous montre que l’évolution des dépenses depuis 40 ans n’est pas un indicateur fiable pour répondre à ces questions. De même, il n’est pas clair si un enrichissement plus poussé des interventions ciblées redressera équitablement la balance.