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, Volume 5, Issue 3, pp 162–175 | Cite as

La psychose hallucinatoire chronique doit-elle disparaître ? Une revue historique

  • T. Haustgen
Histoire / History

Résumé

Dès le début du XIXe siècle, tandis que se précisait la sémiologie des hallucinations (Esquirol, 1817 ; Baillarger, 1846), plusieurs aliénistes français ont décrit des formes de délires partiels caractérisés par des altérations perceptives : folie sensoriale (Lélut, 1836), monomanie sensoriale (Aubanel, Calmeil, 1839), délire des sensations (Michéa, 1851). D’autres ont noté que les hallucinations se manifestaient principalement dans les monomanies et les délires de possession religieuse (Brierre de Boismont, 1845 ; Baillarger, 1856). Magnan introduit en 1882 le concept de chronicité délirante. Mais, en raison de la prééminence des travaux sur la dégénérescence, la séparation nosologique entre délires de persécution (paranoïas) hallucinatoires et raisonnants (combinatoires) n’a lieu qu’à la fin du siècle (Falret, 1878 ; Mendel, 1883 ; Sérieux, 1890). Entre 1892 et 1900, J. Séglas différencie, au sein du premier groupe, persécutés hallucinés sensoriels et hallucinés moteurs (pseudo-hallucinés, persécutés-possédés), avec dissociation et dédoublement de la personnalité. En revanche, le terme de « psychose hallucinatoire chronique » (PHC) sert d’abord à désigner des cas d’hallucinations sans délire, comme synonyme d’hallucinose (Séglas et Cotard, 1908 ; Dide et Gassiot, 1910). G. Ballet l’utilise dans son sens actuel à partir de 1911, pour désigner les persécutés hallucinés de Séglas. Les élèves de ce dernier décrivent ensuite les « psychoses d’influence » (Lévy-Darras, 1914 ; Ceillier, 1924), bien moins connues de nos jours que les « psychoses à base d’automatisme » de Clérambault (1920-1926). Dans les années 1930, l’école de Claude remet en question la PHC (Ey, Nodet) à partir de la prévalence des idées délirantes sur les troubles perceptifs. Après 1945, presque toute la sémiologie des hallucinations se retrouve dans les « symptômes de premier rang » de la schizophrénie de K. Schneider, adoptés par la psychiatrie anglo-américaine. Quoique bannie du DSM-IV et de la CIM-10, des études contemporaines suggèrent que la PHC pourrait s’intégrer dans un ensemble syndromique élargi ou dans le groupe des « schizophrénies à début tardif ».

Mots clés

Hallucination Mécanisme délirant Automatisme mental Syndrome d’influence 

Should the term “chronic hallucinatory psychosis” be dropped? A historical review

Abstract

At the beginning of the 19th century, while the semiology of hallucinations was being identified for the first time (Esquirol, 1817; Baillarger, 1856), a number of French alienists isolated partial delusions which are characterized by disorders of perception: “folie sensoriale” (Lélut, 1836), “monomanie sensoriale” (Aubanel, Calmeil, 1839), “délire des sensations” (Michéa, 1851). Others authors pointed that hallucinations were the main symptom of monomanias and mystic delusions (Brierre de Boismont, 1845; Baillarger, 1856).

In 1882, Magnan introduces the concept of chronic delusion. But as most studies of the time were focused on degeneracy, it was not until the end of the century that persecutory delusions of a hallucinatory nature were distinguished from those of a “reasoning” or “combinatory” nature (Falret, 1878; Mendel, 1883; Sérieux, 1890). Between 1892 and 1900, J. Séglas, physician of the Salpêtrière hospital in Paris, was able to differentiate between hallucinatory patients with sensory and motor dysfunctions, in analogy with aphasias. The latter, also called “persécutés-possédés”, present delusions of being controlled and thought broadcasting (depersonalization). On the other hand, Chronic Hallucinatory Psychosis (CHP) was used initially to identify patients suffering from hallucinations without delusion or hallucinosis (Séglas and Cotard, 1908; Dide and Gassiot, 1910). In 1911 and then 1913, G. Ballet first used the term in its present French meaning to refer to Séglas’ patients with persecutory delusions of a hallucinatory nature. Séglas’ pupils then describe “influence psychosis” (Lévy-Darras, 1914; Ceillier, 1924), less famous nowadays than the “psychosis based on mental automatism” (G. de Clérambault, 1920-1926). In the 1930s, students of H. Claude at Sainte-Anne hospital criticize the concept of CHP (Ey, Nodet), because of the prevalence of delusional ideas on perceptive disorders. After 1945, most semiology of hallucinations is integrated into the “first rank symptoms” of schizophrenia by K. Schneider. Although it has not been retained by DSM-IV and ICD-10, French CHP could be integrated as a syndromic form into late-onset schizophrenia.

Keywords

Hallucination Delusional mechanism Mental automatism Influence syndrome 

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Copyright information

© Springer Verlag France 2007

Authors and Affiliations

  • T. Haustgen
    • 1
  1. 1.EPS de Ville-ÉvrardCentre Médico-PsychologiqueMontreuilFrance

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